Chanter est un acte de courage

"Cantar es un acte de coratge."
Il en faut, du courage, pour mettre son âme à nu, soir après soir.
Se tenir face à une salle d'inconnus, dire la vérité à voix haute, savoir que la voix peut se briser, et chanter quand même.
Mais ce courage-là ne tient pas seulement aux quelques minutes passées dans la lumière. Il se construit dans l'ombre, pendant des années, à travers un métier que l'on connaît mal et qui porte un beau nom ancien : "trobairitz".
La trobairitz : celle qui cherche et parfois trouve
Au XIIe siècle, dans les cours européennes, les troubadours avaient leurs sœurs : les trobairitz, comme par exemple la Comtessa de Dia.
Des femmes qui composaient, chantaient, et osaient dire en leur nom propre ce qu'on attendait d'elles qu'elles taisent. Le mot vient du verbe trobar : trouver.
La trobairitz est celle qui trouve. Trouver un air, trouver un mot, trouver la phrase juste qui fera vibrer quelqu'un au troisième rang.
Ce métier, je l'exerce aujourd'hui en niçois, et il a quatre visages qui ne se séparent pas.
Chanteuse, d'abord, parce que la langue d'òc est faite pour être dite et entendue. Une langue qui ne résonne plus que dans les livres est une langue qui s'endort. Sur les places de village, dans les églises, dans les festivals de part et d'autre de la frontière, la voix lui rend son souffle.
Créatrice, ensuite, parce qu'on ne sauve pas une langue en la mettant sous vitrine. Il faut lui écrire des chansons neuves, lui faire dire l'amour, le doute, la colère et la joie d'aujourd'hui. Le niçois n'est pas une langue du passé : c'est une langue qui a un passé, ce qui n'est pas la même chose.
Chercheuse, parce que trobar, c'est aussi chercher. Fouiller les archives, retrouver un mot oublié, une tournure, un chant que plus personne ne chantait. Chaque trouvaille est une pierre rendue à l'édifice.
Enseignante, enfin, parce que tout ce qui a été trouvé doit être transmis. Les cours, les formations, les outils pour apprendre : c'est la part la moins visible du métier, et sans doute la plus essentielle. Une chanson touche un public un soir ; un élève qui apprend la langue la portera toute sa vie.
Ce qui ne s'achète pas
On entend souvent qu'une artiste doit « rentabiliser », « se vendre », « faire du chiffre ».
Il y aura toujours des gens pour ne mesurer une chanson qu'à ce qu'elle rapporte, et un spectacle qu'au nombre de billets vendus.
Grand bien leur fasse !
Mais qu'ils sachent qu'ils passent à côté de l'essentiel.
Ici, sur la Côte d'Azur, on connaît bien cette tentation. Entre les yachts, les soirées privées et les tapis rouges, on a pris l'habitude de confondre l'éclat et la lumière.
On programme ce qui brille, ce qui se photographie bien, ce qui fera joli sur les réseaux, et l'on applaudit des artistes dont les chansons s'évaporent avant même la fin du cocktail.
Des voix sans racines, des textes sans rien dedans, un décor sans maison derrière.
Les paillettes retombent vite ; ce qui reste, ce sont les chansons qui ont quelque chose à dire.
Et pendant ce temps, à quelques kilomètres de la Promenade, dans les vallées de la Tinée, de la Vésubie ou de la Roya, il y a des villages où l'on chante encore en niçois, où l'on se souvient des airs de ses grands-parents, où une langue millénaire attend qu'on lui prête une voix.
Et qui fascine aussi bien les locaux que les touristes, qui veulent du sens et du contenu.
La vraie richesse de ce pays n'est pas amarrée dans le port : elle est là, dans ses mots, dans ses chants, dans sa mémoire. Encore faut-il avoir l'humilité de se baisser pour la ramasser.
"Le niçois n'a pas à rester cantonné aux fêtes de village ou aux soirées folkloriques, comme un souvenir qu'on ressort une fois l'an. Il a sa place sur toutes les scènes : dans les festivals, dans les grandes salles, sur les ondes, au cœur même de la ville. Car le niçois n'est pas un décor pour touristes, c'est l'âme du pays. Et un pays qui relègue son âme en coulisses finit par ne plus savoir qui il est."
La culture est le seul bien que l'on peut partager à l'infini sans jamais le diminuer.
Si je vous donne une pièce, je ne l'ai plus. Si je vous donne une chanson, nous l'avons tous les deux.
Si je vous apprends un mot de niçois, il vit désormais dans deux bouches au lieu d'une.
Aucun marché ne sait compter cela, et c'est précisément ce qui en fait la valeur.
Bien sûr, les artistes doivent vivre de leur travail, et il n'y a aucune honte à être payée pour ce que l'on fait : le talent, le temps, la recherche ont un prix.
Mais l'argent est un moyen, jamais une boussole. Il peut accompagner le chemin, il ne doit jamais en choisir la direction. Certains ne pensent qu'à l'argent, et c'est leur droit. Mais qu'ils ne s'étonnent pas si leurs chansons sonnent creux : le jour où l'argent devient la seule raison de chanter, on ne chante plus, on vend.
Et le jour où toute une société jugera un artiste et son œuvre à ce qu'ils rapportent plutôt qu'à ce qu'ils portent, ce n'est pas seulement la chanson qui sera perdue : c'est notre capacité même à reconnaître ce qui a de la valeur.
Souveraineté et service
Il existe deux manières d'occuper une scène, et par extension aussi, le grand théâtre de la vie !
La première est celle du narcisse jouisseur, qui monte sur les planches pour être regardé, qui consomme le public comme on consomme un plaisir, et qui confond la lumière avec sa propre valeur. Il prend, il se sert, et il repart plus seul qu'il n'est venu.
La seconde est celle de la trobairitz.
Elle est souveraine, parce qu'elle ne doit sa parole à personne : ni aux modes, ni aux marchés, ni aux flatteurs. Elle choisit ce qu'elle chante et pourquoi elle le chante. Mais cette souveraineté n'a de sens que parce qu'elle est mise au service de quelque chose de plus grand qu'elle : une langue, une mémoire, une communauté, et ces inconnus qui, le temps d'une chanson, se sentent un peu moins seuls. Souveraine dans son art, servante de sa langue. C'est là tout le paradoxe du métier, et toute sa noblesse.
Ce courage-là n'est pas celui qu'on imagine.
Il ressemble davantage à celui des policiers, des pompiers, des médecins, des soignants : un courage discret, quotidien, qui ne fait pas la une des journaux.
On ne voit que l'intervention, la sirène, la salle d'opération. On ne voit pas les nuits blanches, les doutes, la fatigue, ce qu'on encaisse en silence et qu'on ramène chez soi. On ne voit pas qu'ils recommencent le lendemain, sans que personne ne leur dise merci.
Je ne compare pas les risques : aucune chanson ne vaut une vie sauvée, et je mesure ce que ces femmes et ces hommes affrontent. Mais je reconnais dans leur engagement la même logique que dans le métier de trobairitz : on ne le fait pas pour soi.
On se tient debout pour les autres, même quand c'est difficile, même quand personne ne voit ce que cela coûte. Ce qui les réunit, ce n'est pas la gloire, c'est le service.
Chanter quand même
L'ego protège. Le courage expose. Chanter, créer, chercher, transmettre : rien de tout cela ne se fait pour briller, tout cela se fait pour que quelque chose continue de vivre après nous.
Alors je continuerai.
Avec ma voix qui tremble certains soirs, avec mes doutes, avec ma joie surtout.
Parce que la lenga nòstra mérite toutes les voix.
Et parce que chanter est un acte de courage.
Zine, trobairitz


