Faire vivre le niçois : une responsabilité collective
Par Zine, chanteuse populaire niçoise, artiste libre
membre de l'Acadèmia Nissarda, récompensée en 2026 à Gênes (Italie) et à Pau (Eur'òc vision), pour ses chansons en niçois, et par le Conseil de l'Europe en 2009. Citoyenne d'Honneur de la Bollène-Vésubie pour son oeuvre en langue d'òc. page wikipedia

Être profondément attaché à un territoire, ce n’est pas seulement en aimer les paysages, le soleil, les places, la mer ou l’image que l’on s’en fait. C’est aussi chercher à comprendre ce qui l’a construit, ce que ses habitants ont transmis et ce qui fait, au-delà des cartes postales, son identité profonde.
À Nice, cette identité possède une voix : le niçois.
Une langue n’est jamais un simple moyen de communiquer. Elle porte une mémoire, des expressions, des histoires, une façon de regarder le monde, un humour, des émotions et une manière particulière de raconter ceux qui nous ont précédés. Elle est le résultat de générations qui ont vécu ici, travaillé ici, aimé ici, souffert ici et transmis, parfois simplement au sein de leur famille, des mots qui leur appartenaient.
C’est pourquoi la disparition progressive d’une langue ne devrait jamais être considérée comme une évolution anodine. Lorsqu’une langue disparaît, ce sont aussi des pans entiers de mémoire qui deviennent plus difficiles à transmettre.
Aimer Nice ne suffit pas
Nous vivons aujourd’hui dans une ville qui attire énormément de monde. C’est une richesse, bien sûr. Nice est ouverte, accueillante, cosmopolite et son histoire s’est toujours construite à travers les échanges.
Mais il existe une différence entre venir vivre ici et chercher à connaître ce territoire, et simplement profiter de ce qu’il offre.
Certains arrivent attirés par le soleil, le cadre de vie, le prestige, l’immobilier, l’argent ou cette image très « Côte d’Azur » que l’on vend à travers le monde. Pourquoi pas. Mais comment peut-on réellement prétendre aimer Nice sans s'intéresser un minimum à ce qu’elle a été, à ceux qui l’ont construite et à la culture qui lui est propre ?
Et cette question ne concerne pas uniquement les nouveaux arrivants. Elle nous concerne tous, y compris les Niçois eux-mêmes. Car une langue ne disparaît pas uniquement parce que les autres ne la connaissent pas. Elle disparaît aussi lorsque ceux qui la connaissent cessent de la transmettre.
C’est donc une responsabilité collective.
Et les institutions dans tout cela ?
C’est là que la question devient essentielle.
Les institutions qui administrent un territoire ont nécessairement une responsabilité particulière dans la préservation de son patrimoine culturel. Elles ne peuvent pas simplement célébrer le patrimoine niçois à l’occasion de quelques fêtes, utiliser quelques mots en niçois dans une communication ou mettre en avant des symboles identitaires lorsqu’ils servent l’image de la ville.
Une culture ne peut pas être uniquement un décor.
Si nous considérons réellement que le niçois fait partie du patrimoine de notre territoire, alors il faut lui donner une place réelle dans la vie de la cité.
Cela signifie concrètement développer son enseignement dans les écoles et les structures périscolaires, faciliter l’accès à son apprentissage, soutenir celles et ceux qui l’enseignent et le transmettent, valoriser davantage les artistes qui créent en niçois et permettre à cette langue d’être visible dans l’espace public.
Cela signifie également travailler sur la signalétique, la toponymie, les lieux culturels, les manifestations publiques et la communication institutionnelle, afin que le niçois ne soit pas uniquement associé au folklore mais soit reconnu comme une langue vivante.
Cela signifie enfin soutenir durablement les associations, les chercheurs, les enseignants, les écrivains, les musiciens, les chanteurs et tous ceux qui consacrent du temps et de l’énergie à faire vivre cette culture.
Parce qu'il est facile de parler de transmission. Il est beaucoup plus difficile de la financer, de l’organiser et de lui donner une vraie place.
Une langue vivante a besoin de vivre
En tant que chanteuse, je mesure chaque jour ce que représente le fait de créer et de chanter en niçois.
Une langue que l’on ne parle plus seulement dans les livres, mais que l’on chante, que l’on écrit, que l’on partage avec le public, devient une langue vivante.
La chanson populaire a d’ailleurs toujours eu ce rôle : raconter la vie des gens, leurs joies, leurs peines, leurs histoires, leurs villages, leurs souvenirs et leur quotidien.
Chanter en niçois aujourd’hui, ce n’est donc pas regarder uniquement vers le passé.
C’est aussi dire à celles et ceux qui nous écoutent : cette langue vous appartient encore. Vous avez le droit de la connaître, de l’apprendre, de la parler et de la transmettre.
Et peut-être même de la réinventer.
Transmettre plutôt que culpabiliser
Il ne s’agit pas d’opposer les Niçois aux autres. Il ne s’agit pas de demander à ceux qui arrivent ici de renoncer à leur propre culture ou de vivre dans le passé.
Au contraire.
On peut aimer plusieurs langues. On peut avoir plusieurs cultures. On peut venir d’ailleurs et devenir profondément attaché à Nice. On peut découvrir le niçois sans être né ici.
La transmission n’est pas une fermeture. Elle est une invitation.
Mais encore faut-il que cette invitation existe.
Comment découvrir une langue si elle n’est plus enseignée ? Comment s’y intéresser si elle n’est presque plus visible ? Comment la transmettre aux enfants si les institutions elles-mêmes ne lui donnent qu’une place marginale ?
C’est précisément pour cela que nous devons demander davantage.
Pas des discours.
Des actes.
Des moyens pour l’enseignement. Des lieux pour la transmission. Du soutien pour les associations et les artistes. Une présence accrue dans l’espace public. Une véritable politique culturelle autour de la langue et du patrimoine niçois.
Ce que nous transmettrons demain dépend de ce que nous faisons aujourd’hui
Une génération peut perdre une langue en quelques décennies.
Mais une génération peut aussi décider de la faire revivre.
Nous avons encore cette possibilité.
À condition de comprendre que la langue niçoise n’est ni un vestige poussiéreux, ni un accessoire folklorique, ni un produit touristique. Elle est une partie de notre mémoire collective et une composante de l’identité culturelle de ce territoire.
Alors oui, faire vivre le niçois est une responsabilité collective.
Celle des familles qui transmettent.
Celle des enseignants qui font découvrir.
Celle des artistes qui créent.
Celle des associations qui se battent au quotidien.
Celle des citoyens qui choisissent de s’y intéresser.
Mais aussi, et peut-être surtout, celle des institutions qui disposent des moyens d’agir.
À elles désormais de montrer que le patrimoine niçois n’est pas seulement quelque chose que l’on célèbre dans les discours, mais quelque chose que l’on choisit réellement de préserver.
Car une langue que l’on cesse de transmettre finit par devenir une langue que l’on ne peut plus parler.
Et lorsque les derniers mots s’éteignent, ce ne sont pas seulement des mots que nous perdons.
C’est une partie de nous-mêmes.


