Estivales des Alpes-Maritimes : un soir de langue d'òc à La Roque-en-Provence
Dernière mise à jour : il y a 3 heures
Certaines soirées de concert qui restent gravées, non pas seulement pour la musique jouée, mais pour tout ce qu'elles racontent d'un territoire, de ses habitants et de son histoire.
Le spectacle que j'ai donné à La Roque-en-Provence, Ten-te fièra ! "Langues du Sud en chansons", dans le cadre des Estivales du Département des Alpes-Maritimes, fait indéniablement partie de celles-là.
Et je vais vous expliquer pourquoi !

Une soirée sous le signe des Estivales
Chaque été, les Estivales du Département viennent animer les villages des Alpes-Maritimes de concerts, de spectacles et de rencontres culturelles en plein air.

Cette année, c'est La Roque-en-Provence qui m'a accueillie pour un spectacle entièrement construit autour des langues d'òc et des langues de l'arc latin et méditerrannéen : un répertoire pensé comme un voyage à travers les sonorités, les mots et l'âme de notre culture occitane et méditerrannéenne.

Voici quelques photos de nos préparatifs :
Jean-Pierre Babarit règle la mandoline Jean-Pierre Babarit règle la mandoline Jack Garcia à la clarinette La scène Les accessoires et instruments de Zine La scène
Les musiciens avec moi ce jour là sont :
Jean- pierre Babarit, que l'on voit ici régler sa mandoline, et qui joue aussi des guitares, du violon et de la contrebasse, qui fait des choeurs...
Jack Garcia, ici à la clarinette pendant les balances, qui joue aussi des saxophone, des flûtes et qui fait des choeurs...
On voit aussi mes instruments : guitare, accordéon, petites percussions, harmonica et différents accessoires...
Il ne faut surtout pas oublier l'équipe technique : Eric et Philippe, qui remplace Cédric parti lui même faire un concert !
les transats des musiciens les techniciens
Les techniciens et leurs transats roses !
Voici aussi deux vidéos, une de l'installation...
et l'autre des balances, dans la joie et dans la bonne humeur, sous cette halle bucolique attenante à l'Esteron :
Ce concert constitue l'aboutissement d'un travail mené tout au long de la saison autour de compositions, de parodies, de classiques en s'inspirant du répertoire des troubadours, ces poètes-musiciens médiévaux qui, les premiers, ont chanté en langue d'oc l'amour, la nature et la vie.
Retrouver leur posture de "chercheurs" et de "trouveurs", faire résonner de jolis textes aujourd'hui devant un public rassemblé sur une place de village, c'est une manière de rappeler que cette langue et cette musique n'appartiennent pas qu'au passé : elle est toujours vivante, et n'attend qu'à être partagée.
Voici le programme musical de cette soirée :

Raymond Féraud, le troubadour de La Roque-en-Provence
Ce travail sur la langue d'òc prenait à La Roque-en-Provence un relief tout particulier, car le village abrite lui-même la mémoire de l'un des rares poètes médiévaux de langue d'òc directement rattachés au pays niçois : Raymond Féraud, en occitan Raimon Feraut.
Sur la place Saint-François, la « Maison du Prieur » garde le souvenir de ce moine de Lérins, issu de la noblesse de la vallée de la Tinée, qui aurait vécu là (Provence Web, La Roque en Provence).
Né vers 1245, sans doute à Ilonse ou à Glandèves (Portail des savoirs des Alpes-Maritimes), Féraud aurait été introduit dans le cercle des troubadours provençaux grâce à Alayrette de Mévouillon, avant de passer plusieurs années à la cour de Charles II d'Anjou puis de se retirer au monastère de l'île Saint-Honorat (Wikipédia, Raymond Féraud).
C'est vers 1295 qu'il est nommé prieur à Roquestéron, l'ancien nom du village : c'est là, dans sa propre maison, qu'il achève en l'an 1300 son grand poème, La Vida de sant Honorat, plus de 4 000 vers en langue d'oc racontant la vie du fondateur de l'abbaye de Lérins, dédiés à la reine Marie de Hongrie.
Ce texte est un témoin précieux du parler local : il contient des mots typiquement « gavots », propres au provençal alpin, dont beaucoup se retrouvent aujourd'hui encore, quasiment inchangés, dans le nissart et le provençal — peira, aiga, bauma, flume, man…
Autour de ce poème s'est aussi développé tout un ensemble de légendes édifiantes, ancrées dans des lieux bien réels de Provence, recopiées et transmises jusqu'au XIXe siècle (toutes les légendes sur Monde Légendaire).
L'œuvre a connu une histoire éditoriale mouvementée.
Deux éditions du XIXe siècle, tombées dans le domaine public, sont aujourd'hui librement consultables : une édition partielle de 1858 (Internet Archive / Gallica-BnF) et la première édition intégrale, parue en 1874-1875 (Internet Archive / Gallica-BnF).
Cette dernière fut aussitôt discutée par le romaniste Paul Meyer dans un compte rendu resté célèbre, publié dans la revue Romania (Paul Meyer, Romania, 1876, sur Persée).
Une réédition moderne en fac-similé existe également, pour qui souhaite posséder l'ouvrage (réédition Slatkine Reprint, via les librairies indépendantes).
Vous pouvez la télécharger ici.
Il y aurait aussi une chanson "Amics Gauselm, si annatz en Toscana" :

Loin d'être une langue morte, l'occitan de Féraud continue par ailleurs d'être porté par des interprètes contemporains : le collectif Flor Enversa (Domitille Vigneron, Thierry Cornillon, Olivier Féraud) a consacré tout un article à la manière d'interpréter aujourd'hui les troubadours, entre ancrage dans la langue vivante, chant traditionnel et reconstitution instrumentale au plus près des sources de l'époque (Flor Enversa, Histoire et Images Médiévales n°33, 2010, PDF).
Faire résonner à nouveau cette langue d'òc à La Roque-en-Provence, c'est donc, d'une certaine manière, refermer une boucle ouverte il y a plus de sept cents ans par ce prieur-poète du village.
Le Comité des Fêtes, "Mai dur que lei dur"

Rien de tout cela n'aurait été possible sans l'énergie et l'engagement du Comité des Fêtes de La Roque-en-Provence, qui a organisé cette soirée avec un enthousiasme communicatif.
Leur devise résume à elle seule l'esprit du village : "Mai dur que lei dur" — "plus durs que les durs". Une formule qui, en quelques mots, dit la ténacité, la fierté et l'attachement à la terre qui animent celles et ceux qui font vivre les traditions de ce coin de Provence.
C'est exactement cet esprit-là qui a porté la soirée, dans la chaleur estivale et la convivialité d'un village qui sait recevoir.

Joseph Valette, un écrivain en langue d'oc à La Roque-en-Provence

Mais saviez-vous que La Roque-en-Provence compte encore parmi ses habitants un écrivain en langue d'òc ?
Il s'agit de Joseph Valette, ancien maire de la commune, mais aussi écrivain et amoureux de la langue et de la culture occitanes.
Né en 1942, il a publié deux ouvrages qui ont particulièrement retenu mon attention :

📖 Quand l’Auba se levarà, publié en 1988 par l’Institut d’études occitanes.
Il apparaît notamment dans le catalogue de l’IEO du Gard, dans la rubrique consacrée à la prose, la poésie et au théâtre :
👉 https://www.ieo30.org/legir/libres-a-la-venda/pròsa-poesia-teatre/
📖 Reviscolar / Renaître, publié en 1990 par les éditions de l’IEO, dans la collection A tots oc/oïl.
Il s’agit d’un récit bilingue occitan-français, présenté comme un roman fantastique autour du cheminement imaginaire d’une âme à travers plusieurs réincarnations. Le texte occitan et sa traduction française sont présentés en regard.
👉 https://www.decouvertes-occitanes.fr/fr/romans-recits-nouvelles/62-reviscolar-renaitre-joseph-valette-9782859100872.htmlMais Joseph Valette est aussi intimement lié à une autre page importante de l'histoire du village. C'est en effet lui, alors maire de la commune, qui a porté le changement de nom de Roquestéron-Grasse en La Roque-en-Provence.
Voici l'histoire commune de ces deux villages, qui n'en formaient qu'un seul à l'origine.
À l'époque romaine puis au Moyen Âge, tout commence avec un seul bourg : Roccasterone (ou Rocca Stérone), bâti sur un éperon rocheux surplombant la rivière Estéron. Au Moyen Âge, le castrum de Rocca Stérone appartient à la famille des Rostaing de Thorame-Castellane, puis passe aux Grimaldi de Beuil au XVe siècle. C'est à la fin du XVe siècle que le village descend de son rocher pour s'étendre sur les deux rives de l'Estéron, donnant naissance à deux quartiers d'un même village. Ce village résume à lui seul l'histoire du Comté de Nice : les Grimaldi de Beuil se rallient au Comte de Savoie en 1388, plaçant Roccasterone à la frontière entre la Provence (bientôt française) et le duché de Savoie.
En 1760, le traité de Turin déplace la frontière entre les royaumes de France et de Sardaigne sur le lit de l'Estéron, divisant le village en deux :
la rive gauche, restée sarde puis devenue le futur Roquestéron (Roquestéron-Puget),
la rive droite, revenue à la Provence — donc au royaume de France —, qui prend le nom de La Roque-en-Provence, aussi appelée « La Roque d'Estéron ».
Le berceau originel du village, sur la rive française, revient ainsi en territoire provençal et prend le nom de La Roque-en-Provence.
Côté français, le nom évolue beaucoup : « la Roque Stéron » devient « la Roquestéron » en 1793, puis le village est appelé la Roque-Var au XIXe siècle, avant de devenir Roquestéron-Grasse en 1860. Ce n'est qu'en 2015 que la commune reprend le nom de La Roque-en-Provence. C'est l'un des rares villages de France à avoir changé de nom au gré des aléas de l'histoire. Aujourd'hui encore, Roquestéron et La Roque-en-Provence se font face de part et d'autre de l'Estéron, reliés par le Pont de France, où l'on trouve une reproduction d'une ancienne borne-frontière franco-sarde — fleur de lys côté français, croix blanche côté Savoie. Les deux communautés portent d'ailleurs toujours le même gentilé, souvenir de ce passé commun.

Après plusieurs années de démarches, ce nouveau nom a finalement été officialisé en novembre 2015. Une histoire assez extraordinaire quand on y pense : le nom que porte aujourd'hui le village est donc aussi le fruit de la volonté et de la ténacité de son ancien maire Joseph Valette.
Trois heures de conversation

J'ai eu la chance de pouvoir passer trois heures chez Joseph Valette et sa compagne, originaire d'Arles, le lendemain de mon concert, pour discuter avec eux.
Sa compagne Mireille Gasiglia est locutrice et arlésienne — elle porte encore la coiffe !
Trois heures de conversations passionnantes autour de la langue d'oc, de la littérature, de l'histoire de notre territoire, de la culture, du village, mais aussi de bien d'autres sujets. Les deux amoureux de l'occitan ont toujours été très actifs et ont participé à de nombreuses rencontres occitanes.
J'ai énormément apprécié ce moment de partage et cette rencontre avec un homme qui possède une mémoire et une connaissance précieuses de notre territoire.
Un ancien maire, un écrivain en langue d'oc, un défenseur de l'identité de son village… et surtout un homme avec qui il est passionnant de discuter.
Pourquoi en parler aujourd'hui
Je trouvais important de mettre aujourd'hui Joseph Valette à l'honneur et de rappeler que notre langue d'òc possède aussi ses écrivains, ici, dans nos villages des Alpes-Maritimes.
Entre le spectacle donné grâce à l'énergie du Comité des Fêtes et du Département et cette rencontre avec Joseph Valette, avec l'histoire du troubadour Féraut, cette étape à La Roque-en-Provence restera comme l'un des moments forts de cette saison consacrée aux troubadours et à la langue d'oc.
Chaque fois que l'on creuse un peu et que l'on s'intéresse, on trouve toujours des liens très fort avec la langue autochtone, dans les Alpes-Maritimes. Et c'est merveilleux.
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Une petite série de portraits dans le village, dans ma robe paillette violette lavande...dans une ambiance elfique, inspirée par les ions de l'Estéron présents dans l'air du village, à la tombée de la nuit...
Fin'amor e gai saber
LA PLAQUETTE SOUVENIR DES ESTIVALES 2024,2025,2026
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